Sujets variés en fonction d'événements parfois inattendus. Mon blog est apolitique et non confessionnel
Ménalque (suite)
Jean de La Bruyère
Saint Vincent de Paul et la Reine Mère, Anne d'Autriche
C’est lui encore qui entre dans une église et, prenant l’aveugle qui est collé à la porte pour un pilier et sa tasse pour un bénitier, y plonge la main, la porte à son front, lorsqu’il entend tout d’un coup le pilier qui parle et qui lui offre des oraisons, il s’avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se jette dessus *(*Le duc de Brancas se laissa réellement tomber ainsi sur la reine-mère agenouillée) la machine plie, s’enfonce et fait des efforts pour crier ; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d’un fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses épaules, et ses deux mains jointes et étendues, qui lui prennent le nez et lui ferment la bouche, il se retire confus et va s’agenouiller ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c’est sa pantoufle qu’il a prise pour ses Heures et qu’il a mise dans sa poche avant de sortir. Il n’est pas hors de l’église qu’un domestique court après lui, lui demandant en riant s’il n’a point la pantoufle de Monseigneur. Ménalque lui montre la sienne et lui dit « Voilà toutes les pantoufles que j’ai sur moi ». Il se fouille néanmoins, et tire celle de l’évêque, qu’il vient de quitter, qu’il a trouvé malade auprès de son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la pantoufle, comme*(*comme si c’était un gant à lui, Ménalque) l’un de ses gants qui était à terre ; ainsi Ménalque s’en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu au jeu tout l’argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de jouer, entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette en tire ce qu’il lui plaît, croit la remettre où il l’a prise : il entend aboyer dans son armoire qu’il vient de fermer. Etonné de ce prodige, il l’ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d’y voir son chien qu’il a serré pour sa cassette*(*Ceci, au dire de Saint-Simon, arriva au Prince de Conti). Il joue au trictrac, il demande à boire, on lui en apporte ; c’est à lui de jouer, il tient le cornet d’une main et un verre de l’autre ; et, comme il a une grande soif, il avale les dés et presque le cornet, jette le verre d’eau dans trictrac et inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre où il est familier, il crache sur le lit et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout le contraire. Il se promène sur l’eau, et il demande qu’elle heure il est : on lui présente une montre ; à peine l’a-t-il reçue, que, ne songeant plus ni à l’heure ni à la montre, il la jette dans la rivière, comme une chose qui l’embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans l’encrier. Ce n’est pas tout : il écrit une seconde lettre, et, après les avoir cachetées toutes deux il se trompe à l’adresse ; un duc et pair reçoit l’une de ces deux lettres, et, en l’ouvrant y lit ces mots : Maître Olivier, ne manquez, sitôt la présente reçue, de m’envoyer ma provision de foin… Son fermier reçoit l’autre, il l’ouvre, et se la fait lire ; on y trouve : Monseigneur, j’ai reçu avec une soumission aveugle les ordres qu’il a plu à Votre Grandeur… Lui-même écrit une lettre pendant la nuit, et, après l’avoir cachetée, il éteint sa bougie*(*Comme il ferait en plein jour, après s’en être servi pour faire fondre la cire) ; il ne laisse pas d’être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela est arrivé. Ménalque descend l’escalier du Louvre ; un autre le monte, à qui il dit : C’est vous que je cherche. Il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort ; il va, il revient sur ses pas, il regarde enfin celui qu’il traîne avec soi depuis un quart d’heure : il est étonné que ce soit lui, il n’a rien à lui dire, il lui quitte la main, et tourne d’un autre côté. Souvent, il vous interroge, et il est bien loin de vous quant vous songez à lui répondre ; ou bien il vous demande en courant comment se porte votre père, et, comme vous lui dites qu’il est fort mal, il vous crie qu’il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son chemin : il est ravi de vous rencontrer, il sort de chez vous pour vous entretenir d’une certaine chose. Il contemple votre main : Vous avez là dit-il, un beau rubis ; est-il balais ?. Il vous quitte et continue sa route : voilà l’affaire importante dont il avait à vous parler !